Il y a eu cinquante ans, le 24 novembre, qu'en 1957 l'ouragan "Carrie", après avoir fait chavirer le voilier "Pamir", s'en prenait à la flotille des thoniers giras, en pêche dans le sud de
l'irlande, sur les Soles qui'ils nomment " La marmite" en raison des tempêtes effroyables qui sévissent en ces lieux. Le "Berger de l'océan" du port de croix de vie, renversé par une lame
énorme est dématé, la passerelle emportée avec le patron Marcel CORNEVIN qui était à la barre. Les cinq hommes de l'équipage ont été recueillis par le thonier de l'ile d'Yeu "Jeanne de Vannes".
Quant à l'épave, retrouvée par le "Claude André" du port des Sables, elle fut réarmée et fit une nouvelle carrière pour terminer échouée sur les côtes de Mauritanie. L'association " Concorde" de
Croix de vie a édité une plaquette d'après le trexte de Roland MORNET
"Berger de l'océan", La marée
tragique.
En 1957 comme chaque année, d'avril à juin, les thoniers de Croix de vie
partent pour leur première marée de thons. Une fois que les jetées ont été dépassées, seul ou groupés par affinités, tous ont pris le cap au 250. Les bateaux
sont lourds du poids de la glace et du gasoil embarqués. Le temps est au beau fixe, les tangons débordés, la voilure établie pour atténuer le roulis. Les carènes, soigneusement nettoyées, tracent
un sillage rectiligne sous la poussée d'un moteur diesel d'une centaine de chevaux. Sur tribord arrière, ils voient l'île d'Yeu disparaître peu à peu sous l'horizon. Les vivres ont été rangés
dans la glacière et, pendant cinq à six jours avant de mettre en pêche, ils peuvent vaquer aux soins du bateau et à la préparation des lignes. Ils font route pour doubler le Cap Finistère et
rejoindre les lieux de pêche dans le sud du golfe de Gascogne, entre l'Espagne et les Açores. Ils vont y retrouver les premiers arrivés sur les 40° degrés Nord et 15 à 18 degrés Ouest, lieux où
le poisson a déjà été repéré par les basques et les espagnols, dès le mois d'avril.
Entre deux quarts à la barre, ils ont préparé les lignes qui garnissent les perches. Il y en a cinq par tangon et cinq autres
disposées à l'arrière. Quand le poisson sera là, il n'y aura pas trop des six hommes de l'équipage pour saisir les "hale à bord", ramener les lignes dans le sillage et faire sauter les thons sur
le pont.
Dans ces bateaux, dont le plus grand ne mesure pas 20 mètres, le confort est spartiate, les rations d'eau étriquées et, quand les vivres frais auront été
consommés, les repas seront à base de thon servi à toutes les sauces.
Les mois ont passés et en cette fin de l'été, Ils attaquent la quatrième marée de l'année. A
la fin de celle-ci ils désarmeront " aux thons", rangeront les perches et réarmeront le bateau pour chaluter tout l'hiver. Avec le beau temps, au début de la campagne,
ils ont apprécié les lents mouvements de houle de l'Atlantique, les ciels lumineux et les couchers de soleil aux couleurs chatoyantes. Sur une mer sans ride, par "calme choc",
ils ont vu les " barbaillas", traces en forme de "V" inversés identiques à celles que forment dans le ciel les oiseaux migrateurs et que les thons font
courir sur la surface. Ils ont vu les "dadins" (ou puffins) avec les fous de bassan plonger sur la "mangeaison", ces bancs de petits poissons qui se
déplacent sous la surface. Alors ils ont mis les lignes à l'au et les premiers thons ont été sortis des flots.
. Dès que la pêche a commencé, les hommes ont capelés leurs lourds vêtements de mer et leurs
bottes. Ils les quitteront rarement pour pouvoir supporter les embruns constants du fait des amures de pêche variant de 50 à 60 degrés par rapport au lit du vent. Le bateau, qui traîne ses
lignes à trois ou quatre nœuds, est giflé par la mer et les matelots qui se trouvent au vent sont le plus souvent trempés par les embruns.
Dans la deuxième quinzaine d'Août, très au large de la Rochelle sur la route
Nordet / suroît empruntée par les cargos, les ciels tourmentés et les longues journées venteuses sont apparus. Les jours ont raccourcis et la
mer est devenue moins facile. Malgré le soin apporté par chacun des marins, l'humidité est partout et les vêtements sèchent mal tant ils sont imbibés de sel. Le pain est moisi
et prend une vilaine teinte jaune. Ils ont encore de la morue séchée et quelques conserves, notamment ces rôtis de porc enrobés de graisse et placés dans des
boîtes en fer blanc par les charcutiers de Croix de Vie. En route, ce qui a modifié agréablement les menus, ils ont, sans doute, harponné un marsouin qui a été consommé sous forme de
beefsteak,
Depuis le début de Septembre, ils sont au sud de l'Irlande dans la mer
Celte, sur les plateaux des "Grandes" et "Petites Soles". C'est " La marmite", un endroit redouté par les marins pour la violence de ses tempêtes. L'équinoxe et les grandes marées se sont
manifestés. Les grains sont de plus en plus nombreux. Les grandes houles de l'Atlantique viennent se briser sur ces plateaux dont les fonds sont brusquement remontés de moins trois mille à
quelques centaines de mètres. La température des eaux de surface oscille entre 17 et 18°. C'est la température idéale pour les mattes de thons qui se déplacent en suivant le "Gulf
stream".
. Les courants qui se développent sur ces plateaux, font remonter le plancton des grandes
profondeurs. Les thons trouvent là les anchois, les petits encornets, et le krill, dont ils sont friands. Toute la flottille des thoniers a suivi le poisson et, dès l'aube, les
lignes ont été mises à l'eau. Le thon, très méfiant s'enfuit dès qu’un bruit d'injecteur mal réglé apparaît ou qu'une modification de l'assiette du bateau se fait sentir. Pour pêcher, il faut
vite retrouver l'assiette propice aux meilleures prises. Les patrons sont très attentifs à ce réglage de l'assiette car le résultat des prises en dépend. La veille, sur le pont du
"Raymond Martine" des charges ont été déplacées vers l'arrière pour compenser le poids des poissons mis en cale et la fonte de la glace. Sur la
"matte", une nuée d'oiseaux marins piaille et plonge sur les anchois qui, attaqués de toutes parts, se mettent en boules compactes pour se protéger des prédateurs. Les fous de
bassan sont les plus intrépides. Il faut les voir plonger de très haut, replier leurs ailes au dernier moment et crever la surface, tels des flèches d'argent. Le thon est là,
il "mord à toutes lignes". Les marins pèsent sur les "hale à bord" et embraquent les lignes en d'amples mouvements du torse.
Quand vient le soir et que les thons ont rejoint les profondeurs, les lignes sont rentrées et
lovées sur le pont. Il faut continuer à éviscérer, à nettoyer pendant encore de longues heures avant la mise en glacière qui se fait toujours à la tombée du jour. En cette fin
du mois de septembre, le baromètre descend et inquiète les équipages. Saint Nazaire Radio lance des avis de tempête sur la zone pour les prochaines quarante-huit heures, mais le vent ne varie pas
et reste orienté S.S.E. Comme depuis deux jours le poisson mord sans interruption, la pêche est très abondante et la flottille des "giras" rechigne à abandonner une telle aubaine. Ce matin du 22
septembre, le vent tombe d'un seul coup. Le ciel a pris des couleurs inquiétantes. De longues traînées jaunes griffent le ciel. Dans le sillage volètent les petites hirondelles
de mer que les marins appellent "les satanicles"; Elles annoncent toujours le mauvais temps. Sur la surface, des lames sont déjà formées et les crêtes d'écume sont nombreuses. Saint Nazaire
continue d'annoncer pour les prochaines heures, une très forte dépression sur les "Soles". A bord des thoniers, on se prépare. Beaucoup ont pris une route au Suroît qui va les
éloigner des hauts fonds. Ils ont déposé les tangons sur le pont, de part et d'autres de la passerelle. Cette manœuvre, rendue mal aisée par le roulis et le poids des espars,
est nécessaire pour assurer la stabilité du navire et protéger le matériel. Un foc et une voile ont été établis. Dans la nuit du Lundi 22 au Mardi 23
septembre, le vent vire brusquement au Suroît. Dans " une furie de temps", la mer se creuse et devient blanche. Dans le lit du vent qui hurle sans discontinuer, la crête des vagues est soufflée.
La mousse et l'écume courent sur la surface en de grandes écharpes blanches. Les creux sont impressionnants. Les grains se succèdent, noyant tout, griffant la passerelle. La visibilité devient
nulle. Les bateaux, dont le moteur est au ralenti, ont pris la cape sous voilure réduite. Ils font un peu de route pour étaler les vagues énormes qui se brisent,
les assaillent, noyant les ponts, emportant tout ce qui est mal arrimé.
Le Mardi 24, le vent ayant viré au Noroit, les thoniers ont abandonné la cape pour une route
vent arrière. La mer est encore grosse mais ne déferle plus. Les patrons s'interpellent et commentent les évènements
Saint Nazaire radio, comme chaque jour, fait l'appel des navires sur zone.
Chacun, à l'appel de son nom, répond: Le "Groupe lorraine", en cape, tout va bien à bord…"En père pénard" en route, tout va bien à bord
et la litanie des appels et des réponses s'égraine sur les ondes.
On apprend par Radio Luxembourg que le trois mâts PAMIR, bateau école de la marine allemande,
s’est perdu le 20 septembre victime de l’ouragan « CARIE ». Les marins giras ont affronté cette très grosse mer et ces vents violents qui leur sont tombés dessus le 23
septembre.
A terre, sur leur poste de radiodiffusion pourvu de la gamme réservée aux chalutiers, les
familles sont en veille elles aussi. Elles suivent l'appel avec anxiété. Depuis les "Soles" elles ne perçoivent pas les réponses des bateaux mais les
opérateurs de la station à terre assurent la diffusion des nouvelles.
Il y a eu de la casse: Quelques tangons ont été brisés, des pavois
arrachés, mais tous ont répondu, sauf le "Berger de l'Océan" un solide thonier de Croix de vie construit par le chantier Bénéteau, 16 mètres de longueur pour 4
m, 90 de largeur et 40 tonneaux. A bord, ils sont cinq avec le patron Marcel CORNEVIN. "En père pénard" a croisé sa route la veille, ainsi que " Groupe lorraine"
du patron Marcel GUERIN. Dans l'inquiétude, les patrons expriment leur anxiété. La flottille commence des recherches difficiles (le radar n'est pas encore d'actualité sur les
bateaux de pêche de cette taille). La nuit est tombée et la mer encore grosse.
Vers 17 heures 30, le " Jeanne de Vannes", un thonier de l'île d'Yeu,
signale qu'il vient de retrouver le "Berger de l'Océan". Complètement démâté, la passerelle emportée, ce dernier roule en travers, balayé par les lames. Sur le
pont mangé par la mer, des hommes font des signaux. Alors le bateau Ilais effectue la délicate manœuvre nécessaire pour s'approcher du navire en perdition, frôle l'étrave du
bateau démâté et établi un va-et-vient grâce auquel les hommes du "Berger" sont amenés un à un à son bord. Ils sont réconfortés et habillés
de vêtements secs par les sauveteurs. Le patron Marcel CORNEVIN n'était plus à bord. Il a été emporté par la vague qui a fait chavirer le bateau et arraché les superstructures. Le thonier îlais
se maintient à proximité de l'épave mais dans la nuit, le contact visuel est rompu. Au petit matin, la mer est vide. Le " Berger de l'Océan" a disparu.
Ce n'est que plus tard, grâce au récit des rescapés, que l'on a pu reconstituer le drame.
Comme tous les autres thoniers "Giras", ils avaient pris une route Sud pour se dégager des hauts fonds du plateau des Soles. Le patron, Marcel CORNEVIN était à la passerelle en compagnie de
Roland AOUSTIN. Gilbert GUIBERT, Eugène NEAULEAU et Claude MICHINEAU, se restauraient dans le poste arrière. Le mousse, Emmanuel POILANE, dormait dans sa cabane. Vers 23 heures, alors que la
tempête faisait rage, une lame a fait chavirer le thonier qui s'est remis dans ses lignes presque aussitôt. Le bloc passerelle arraché de ses attaches avait disparu. L'eau a
envahi le poste arrière et le local moteur. Les mâts brisés, encore retenus par les haubans, gisaient en travers du pont. Roland AOUSTIN, projeté dans les flots lors du
chavirement, a été lancé sur le pont par une lame. Il ne doit la vie qu'à la solidité de son vêtement de mer qui s'est accroché à une ferraille dépassant des débris. Marcel CORNEVIN a été emporté
par la vague destructrice. La nuit était opaque et l'éclairage du bord interrompu. La détresse des naufragés était grande mais ils ne se résignaient pas. Ils ont effectué sur
la barre une réparation de fortune, réussi à aveugler la voie d'eau ouverte dans le pont à hauteur de la passerelle disparue puis, grâce au manche du harpon gréé sur
la brinquebale, l'équipage a pompé sans discontinuer pendant le reste de la nuit et une grande partie du Mardi. Ils ont asséché le poste
arrière et le local du diésel. Il leur a été impossible de faire redémarrer le moteur.
Dans le travers de la lame, n'étant plus manoeuvrant, "le Berger de l'océan"
subissait la fureur de l'océan et roulait bord sur bord. La mer était désespérément vide et tous les cinq étaient rongés d'inquiétude. Ils pensaient à leur famille et en devinaient
l'anxiété.
Vers 17 heures 30, alors que Roland AOUSTIN est monté sur le pont pour
voir l'état de la mer, il signale un bateau dans le lointain. Ce dernier a vu l'épave et se dirige droit dessus. Depuis le pont inondé, les naufragés font des signaux. Leur joie est vive. Bientôt
le bateau, un thonier de l'île d'Yeu, est près d'eux. Il s'agit du "Jeanne de Vanne". Ils sont sauvés et la nouvelle court sur les ondes.
Le corps du patron n'a jamais été retrouvé.
Dans l'espoir de pouvoir remorquer l'épave, le thonier îlais reste à proximité mais, dans la
nuit, le "berger de l'océan" a disparu. Après de vaines recherches, le "Jeanne de vanne" met le cap sur la Vendée pour y débarquer les marins
naufragés. Quelques heures plus tard, le " Claude André", du port des Sables aperçoit l'épave, la prend en remorque et la conduit dans son port d'attache. Par
la suite, le "Berger" a subit les réparations nécessaires et a fait une autre carrière avec un nouvel équipage. Quant aux marins "Giras" rescapés, ils reprirent la mer,
continuèrent à traquer le thon, mais n'oublièrent jamais cette terrible nuit.
Le 18 septembre, l'ouragan avait atteint le "Pamir", un quatre mats barque allemand,
provoquant le chavirement du navire dont le chargement en céréale avait ripé. Ci-dessous, sur la carte de l'atlantique, on peut suivre jour après jour le déplacement de cet ouragan CARRIE,
jusqu'au jour fatidique où il trouvait le "Berger de l'Océan" sur son chemin et le fracassait par une vague monstrueuse..
Parcours de l'ouragan CARRIE sept.1957