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Mardi 24 janvier 2012 2 24 /01 /Jan /2012 15:35

A la fin de la guerre, quelques bateaux de Croix de Vie se joignirent aux îlais de Port Joinville pour traquer le thon. C’était une pêche toute nouvelle pour eux, habitués des filets droits qui piègent la sardine, la spécialité du port. Cette nouvelle pêche  entraîna la modification des carènes. Déjà, à cette époque, les chantiers BENETEAU et THOMAZEAU installés à Croix de Vie, possédaient une solide réputation de constructeurs. A eu deux, Ils avaient  dessiné et construit pratiquement toutes les coques, principalement les pinasses inspirées des bateaux du bassin d’Arcachon, qui peuplent le port.

      Pour être « pêchantes » en traînant les lignes, la forme des coques  doit offrir une parfaite pénétration dans les flots. L’écoulement des filets d’eau doit se faire  avec la plus grande fluidité possible, sans générer de remous parasites. Le dessin de la coque, les dimensions, la position et la forme de l’hélice sont prépondérants.  Le  thon  qui est un animal très méfiant, très capricieux, est attentif aux bruits et remous intempestifs. Une mauvaise assiette du navire, un bruit d’hélice ou d’injecteur mal réglé le fait fuir ou bien il mord mal, du «  bout du bec » comme disent les marins.

 Les bateaux construits par Bénéteau étaient particulièrement « pêchants » et les thoniers des Giras ont vite damné le pion aux marins Sablais, quant aux quantités débarquées. Pour illustrer la méfiance du poisson, Maurice CHEVRIER qui a navigué sur le « RAYMOND MARTINE « N°1 » me disait que si, au cours de la pêche ils chargeaient sur l’avant, les captures se raréfiaient et devenaient nulles. Pour retrouver la pêche, il suffisait de déplacer quelques charges vers l’arrière et le thon à nouveau mordait «  à toutes lignes ». Même de façon infime, la répartition des charges influait sur l’écoulement des filets d’eau le long de la coque. Il fallait constamment en tenir compte. Sur le «  RAYMOND MARTINE », deuxième du nom, les réactions du bateau étaient l’inverse de celles de son prédécesseur. Il y avait lieu d’être attentif à tout, tout surveiller. Des patrons devinrent célèbres pour les résultats qu’ils obtinrent grâce à l’observation  des éléments, de la température de l’eau, des réactions du poisson ou de ses habitudes. Le poisson apprend vite ; Robert RENOU qui a pratiqué la pêche à l’appât vivant, me racontait qu’au début les thons mordaient le long du bord, puis il fallut utiliser des cannes, brouiller l’eau par des jets puissants et même utiliser des cannes à lancer. Il a vu des thons, qui d’un coup de queue, détachait la sardine de l’hameçon et permettait à un autre poisson de se régaler sans danger. Si un thon mal pris se détachait de l’hameçon et regagnait la matte, la pêche s’interrompait ou devenait plus rare.

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Fruits d’une longue expérience, les bateaux se ressemblaient tous plus ou moins. Des coques bien adaptées aux houles longues de l’Atlantique, une tonture plus prononcée, un cul carré, rond pointu ou en « cul de poule » faisaient la différence. A part les dimensions et le tonnage, rien qu’en regardant une coque, on pouvait dire - «  Celui-ci, c’est BENETEAU qui l’a fait », ou bien,  «  C’est un de chez THOMAZEAU ! »

 

    La couleur des carènes et des superstructures apportait la note personnalisée. Mais pas n’importe quelle couleur ! Ainsi, Roger DRIEZ préférait la couleur bleue, le blanc provoquant d’après lui trop de reflets sur l’eau, ce qui à cause du roulis sur le miroir de la mer, chassaient les thons. Dans la pêche à l’appât vivant pratiquée par Roger, le bateau était stoppé et l’eau en surface constamment brouillée par une pluie artificielle. Pourtant, le « RAYMOND MARTINE », réputé fin pêcheur était de couleur blanche, mais il est vrai qu’il ne travaillait pas dans les mêmes conditions, lui  il traînait les lignes.

 

le poste arrière du raymond martine

              Après les pinasses, utilisées pour la pêche à la sardine, les formes des embarcations ont du évoluer: Elles ne répondaient plus à cette pêche à la ligne traînante. Les bateaux allant plus loin et plus longtemps en mer, il fallait en augmenter les dimensions afin d’aménager une glacière et des locaux pour l’équipage.  L’édification d’un abri de navigation (la passerelle), où trône  la barre à roue qui a remplacé l’antique barre franche, apportait un élément de confort inconnu jusqu’alors. Certains abris étaient construits en bois, d’autres en fer, d’aucuns surélevés, mais tous précédaient  un local  abritant la cuisine, le volumineux poste radio, une table à cartes, un coin pour les ranger ainsi que les signaux, les fusées etc…La trappe qui permettait l’accès au moteur s’ouvrait dans le plancher de la passerelle. Dans le sol de la cuisine, une autre trappe ouvrait l’accès au logement de l’équipage. Le confort était spartiate. L’humidité latente. Ce n’est que bien plus tard que, grâce au circuit de refroidissement du moteur, un système de chauffage pu être installé dans le poste.

 

    J’ai pu, grâce à feu André BENETEAU, photocopier le cahier d’écolier sur lequel son père inscrivait les dates de lancement, le tonnage, le nom du propriétaire et le nom du navire. Le cahier a été ouvert le 26 janvier 1959. Auparavant, les noms des bateaux et la date du lancement étaient consignés sur des planches qui garnissaient les parois de l’atelier.

Cette année là, 16 navires furent construits, dont « Alain Annick » 42 Tx pour le patron André Pénard et «  Astérix », 43 Tx 60 pour Boulanger  Claude. De 1960 à 1969, une quinzaine de bateaux de tailles très diverses, dont « L’Océan des Tempêtes » le 10 janvier 1967, ont été mis à l’eau.

Auparavant bien d’autres navires ont été construits, mais les dates de lancement et autres renseignements ont disparus quand le chantier fut abandonné. Ils restent présents dans la mémoire des anciens qui ont navigué dessus ou de conserve avec eux. Ainsi, «  la Passagère », dont la facture établie le 24 septembre 1932,  par André BENETEAU pour la construction d’une pinasse de 13 mètres au profit de monsieur LIMBOURS  Francis, m’a été donnée par Jean Claude RAGONIT, petit-fils  du marin.  

   Une première somme de 3000 francs, à valoir sur un total de 13.500 francs, fut versée le jour du lancement. Le solde fut réglé le 30 novembre 1934 en plusieurs années, des fractions variables en fonction de la campagne de pêche à la sardine,

    Le cahier de monsieur BENETEAU ouvert en 1959, est clos en avril 1970 avec la construction de «  AU GRE DES FLOTS » une pinasse de 2,51 tonneaux, pour le compte de MOINARD  Gaston.

La pêche :

 

   Au temps de thoniers, quand la belle saison arrivait, les chalutiers se transformaient. Les fermes et le treuil utilisés pour la traction du chalut étaient débarqués. Les deux tangons latéraux mis en place avec les drisses qui en permettent le relevage.

    Sur chacun des tangons cinq à six lignes étaient grées. Les deux plus courtes étaient plombées. La « première », trente brasses environ, la plus éloignée du bord.  Venaient ensuite, le « grand sauteur », une ligne plombée par une chaîne, la « deuxième » vingt brasses, le «  petit sauteur » lui aussi plombé, et la   « troisième », qui se trouvait être la plus près du bord. Chaque ligne était pourvue d’un hale à bord  pour amener la prise le long du pavois. Depuis le sommet du mât arrière, « la Sabaille » ou « grand courrier » traînait loin derrière, dans le sillage. Sur le tableau arrière, de part et d’autre, figuraient « le bonhomme », la « bonne femme ». Puis une ligne au centre, «le courrier ». Enfin, une dernière ligne de quatre brasses plombée, que les marins nommaient « la M….. ».

 

 Sur chacune de ces lignes était fixé un gros hameçon double sans ardillon. Comme leurre, certains utilisaient des filasses effilochées, de teintes différentes selon, le temps, la couleur de l’eau ou la réaction du thon. La filasse a remplacé les barbes de maïs utilisées au début. Chacun avait ses habitudes et ses astuces pour fabriquer des leurres performants.

 

Depuis que l’on traque le thon, la pêche a lieu de jour, mais les journées sont longues à la bonne saison. Elle commence au printemps très au Sud du golfe de Gascogne, entre l’Espagne et les Açores (Autour des 40 degrés Nord et 15 à 18 degrés Ouest). Les mattes de thons blancs (Ou germons) se déplacent  en même temps que le Gulf Stream  et remontent rapidement vers le Nord. Des conditions thermiques  particulières sont  réunies (entre 16 et 18°) sur les bords du plateau continental où le plancton est très abondant. Les thons y trouvent la nourriture que leur procurent les bancs de sardines ou d’anchois dont ils sont friands. Des relevés de température de l’eau ont été effectués par André PENARD, auquel « Ifremer » avait confié un appareil enregistreur.  Il notait en plus chaque jour, la taille des thons en fonction du relevé. Ces conditions optimales se retrouvent en Septembre aux abords du plateau situé dans le Suroît de l’Irlande, sur « la Petite » et « la Grande sole ». Dans ces régions soumises à l’action du vent et des courants, les dépressions sont nombreuses et le mauvais temps fréquent. Le 18 septembre 1930, une tempête de suroît décima 28 bateaux dont 26 se perdirent corps et biens.

 

Le 23 Septembre 1957, « Le Berger de l’Océan », du port de Croix de Vie, un bateau construit par BENETEAU, déplaçant 40 tonneaux pour 16 m 50 de longueur hors tout et 4 m 90 de largeur, bien dessiné avec son arrière en cul de poule, fut pris dans une violente tempête qui sévissait dans le Sud de l’Irlande. Sous l’action d’une vague, le bateau chavira et fit un tour complet avant de se retrouver dans ses lignes. Le patron, Marcel CORNEVIN fut emporté avec la passerelle par une mer en furie. Son corps ne fut jamais retrouvé. Un des rescapés, AOUSTIN Roland, ne dut son salut qu’à la solidité de son vêtement de mer qui resta accroché à une ferraille du pont.

 

Dès les beaux jours, chacun se préparait. Le port bruissait d’une activité particulière. Les coques étaient repeintes, les tangons dressés, les vivres embarqués. Un peu de viande fraîche, des rôtis de porc enrobés dans le saindoux enfermés dans des boîtes en fer blanc, étaient stockés dans la glacière. Du pain, cuit spécialement pour que la croûte soit plus épaisse que celle d’un pain normal et se conserve plus longtemps, quelques légumes qui permettaient de confectionner des soupes, tout au moins dans les premiers jours de la campagne, des pommes de terre,  des oignons, du riz et des pâtes, entreposés dans la cambuse. Chaque matelot emportait son vin. Il  importait pour l’équipage d’avoir à bord un bon cuisinier. Sur le « Raymond  Martine », les marins avaient choisi en leur sein, René BENETEAU qui cumulait les fonctions de mécanicien et s’est révélé être un excellent cuisinier. Au bout de quelques jours, les vivres frais étant épuisés, le thon qui commençait à mordre, était accommodé à toutes les sauces. Mais très vite, les hommes se lassaient de ce menu. Alors, lorsqu’ils parvenaient à capturer d’autres espèces, voire piquer un  marsouin dégusté sous forme de beefsteak, ils ne s’en privaient pas !

 

Dès la sortie du port, les tangons étaient débordés, au besoin, les voiles établies. Elles servaient surtout à appuyer le bateau sur le vent et à limiter ainsi le roulis amplifié par le poids des tangons largement écartés. Le confort de l’équipage s’en trouvait amélioré. Toute la flottille voguait vers le sud à la rencontre du poisson qu’il faudra parfois rechercher de longs jours avant de mettre en pêche.

 

Dès 1950, l’apparition du sondeur à bandes et les moyens radiotéléphoniques ont  profondément amélioré la traque du poisson et la sécurité des marins. Le trafic radiophonique s’effectuait alors dans la bande des 2000 KHZ. A terre, toutes les familles possédaient un récepteur susceptible de capter la bande réservée aux chalutiers. Chaque jour, les bateaux était nommément appelés  par les stations St NAZAIRE RADIO, LE CONQUET RADIO ou SAINT LYS RADIO. Chacun répondait à son tour. « Tout va bien à bord ! ».. « .En pêche » !... «  En cape ! »..Le dimanche, bien que l’usage des ondes soit réglementé, des amateurs s’essayaient à pousser la chansonnette.

J’ai souvenir, un dimanche où j’étais de veille radio à Rouen, avoir entendu un inconnu chanter la Chanson des Blés d’Or dans le grand silence de la mer. Ces moments de convivialité ont disparu avec l’avènement des moyens électroniques et les liaisons par satellites.

 

Les voix des opérateurs  de stations à terre étaient familières. Elles rassuraient les proches restés à la maison.  A bord, la radio était constamment en veille. On parlait peu sur les ondes sauf pour ce plaindre de ce que la pêche était mauvaise. Jamais un patron n’aurait annoncé à tous qu’il avait trouvé la matte. Pour aviser un collègue il utilisait des mots convenus. Le cadre du radiogoniomètre pouvait aider les curieux à localiser le veinard trop bavard. Quand on capte une seule émission on ne connaît que sa direction et le système de lever de doute qui équipait certains thoniers en permettait de déterminer l’azimut. Comme tout le monde pêchait à peu près dans les mêmes coins, ça suffisait pour avoir une idée de sa position.

 

Fin avril, l’importante flottille de thoniers était présente sur les lieux de pêche. Les Espagnols et  les Basques arrivaient toujours les premiers. Début Juin Les Vendéens et les Bretons les rejoignaient. A cette époque de l’année, l’eau de surface dont la salinité a augmenté s’est réchauffée et elle atteint 16°à 18°. Ce sont les températures qu’affectionne le thon qui navigue en troupes serrées et rapides. Il est particulièrement vorace, tout ce qui bouge, brille, se meut en surface capte son attention. La couleur de l’eau  change lorsque le thon est dans les parages.

 

Dès le lever du jour, tout le monde se mettait en  veille à l’affût des mouvements insolites, des vols d’oiseaux marins et des rapides éclairs d’argent qui rayent la surface de l’eau, des orphies  qui tentent d’échapper aux thons. Le vol rapide des « dadins » frôlant la houle, les « grands guillous » plongeant sur les bancs de sardines ou d’anchois, toute une agitation frénétique indiquant que le poisson  « travaille ».

 Quand la mer est très calme, quand elle est« crémée » comme disent les marins, les thons qui se déplacent tout près de la surface provoquent des petites ridules qui indiquent leur présence. Ce sont les « barbaillas » des marins basques, la « matte » des marins vendéens.

Dès ces instants, la vitesse était réduite à 5 nœuds. Les lignes se tendaient sous le poids de la prise !... « Première sous le vent » ! « Le grand sauteur » !

Les marins se précipitaient  aux cargues, embraquaient les hales à bord d’un ample et rapide mouvement des poignets et faisaient sauter les thons sur le pont. Gare à ne pas mêler les lignes. Il n’y avait pas de temps à perdre ! Le poisson  mordait à « toutes lignes ».Le poisson était tué immédiatement d’un coup de poinçon dans la petite tache blanche qui se trouve entre les deux yeux. Fendu, éviscéré, il était rapidement descendu dans la cale et glacé.

 

 A la nuit tombante les lignes étaient carguées et lovées sur le pont. L’activité s’achevait car c’est à ce moment là que le thon regagne les profondeurs pour y passer la nuit. Seules restaient en pêche une ou deux ligne du couronnement (le courrier, la M.. ) pour capturer  d’autres espèces qui venaient  améliorer le menu de l’équipage.

En juin, les thoniers vendéens étaient en face de la côte de Cantabrique. En juillet, ils étaient au large des Sables d’Olonne, en août et septembre dans le suroît de l’Irlande. 

Parfois les hirondelles de mer, que les marins d’ici appellent les «  sataniques », viennent  voleter dans le sillage, au ras de l’eau, rapides, sans jamais se poser vraiment, les ailes tendues bien verticalement vers le ciel sans jamais les mouiller, même quand elles se  fixent pour ramasser de minuscules débris. Elles reprennent leur vol zigzaguant, se jouant des vagues. Elles annoncent le mauvais temps disent les marins. Le vent se lève, le «  Ringue » se forme, les embruns viennent fouetter la passerelle. C’est le coup de vent !

 

Quand le vent qui force passe au S.W, le baromètre chute rapidement. La mer se creuse. Les grains deviennent de plus en plus fréquents.  Dans ce cas là c’était le moment de mettre en cape. Les « marées de cabane » commençaient ainsi ! Le pont était déserté, seuls restaient en haut, le patron et l’homme de barre. Le reste de l’équipage était calfeutré dans le poste. Ces bateaux,   qui en général mesuraient moins de 20m, devenaient vite le jouet des flots. Ils craquaient, gémissaient, cognaient dans les lames, s’ébrouaient bruyamment. Tout ce qui n’était pas saisi solidement se déplaçait au grès du roulis. Il fallait attendre le retour au calme.

 

Tous les vieux marins que j’ai écouté raconter leurs souvenirs ont aimé passionnément cette pêche. Ils en parlent toujours avec beaucoup de nostalgie. Ils sont intarissables. Les patrons thoniers de cette époque sont maintenant octogénaires ou bien ils  continuent à voguer au paradis des marins, avec leurs bateaux, lesquels ont terminé leur vie sous les coups de boutoir d’une pelleteuse ou dans un port africain, au fond d’une darse.

 

 

 

 

Par giras
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